Lettre d’Alep no. 37 | LA VÉRITABLE « SOURCE DE PAIX »

23 novembre 2019

Jeudi 21 novembre 2019 : une pluie d’obus s’abat à nouveau sur Alep, faisant au moins six morts et de nombreux blessés. Les nouvelles de Syrie ces dernières semaines montrent bien à quel point la guerre est loin d’être finie. Notre partenaire alépin, le Dr Nabil Antaki, a récemment écrit une lettre sur la situation actuelle que nous reproduisons ci-dessous. Elle s’inscrit dans la continuité de son livre Les Lettres d’Alep, co-écrit avec frère Georges Sabé et paru aux éditions L’Harmattan (2018).



Alep, 17 novembre 2019

Depuis l’offensive turque contre la Syrie il y a presque un mois, nous recevons tous les jours des messages de nos amis demandant de nos nouvelles et s’enquérant de ce qui se passe. Je vais, donc, essayer de vous résumer brièvement une situation très complexe. Je commencerai par vous faire part du contexte d’avant le 9 octobre 2019 pour vous parler, ensuite, des derniers développements.

Depuis un an et demi, il n’y a presque plus de combat en Syrie. Nous vivions dans un état de « ni guerre ni paix », un statu quo prolongé. L’État syrien contrôlait 70 % du territoire dont les principales villes. Toutefois, il restait trois zones occupées, qui étaient à libérer et où la situation était gelée. Une grande partie du nord-est de la Syrie, une bande de 25 % du territoire, avec la Turquie au Nord et l’Irak à l’Est (et qui contient les principaux champs pétroliers) était occupée par la milice kurde YPG, épaulée par les Américains (et les Français) qui, à part leur présence physique illégale, entraînaient, armaient et finançaient les Kurdes. Cette milice, formée de Syriens d’ethnie kurde, pensait profiter du chaos de la guerre pour créer un Kurdistan syrien ou, à défaut, une région autonome.

Une autre petite partie de la Syrie au Nord-Ouest (la région d’Afrin) habitée aussi par des Syriens kurdes avait été occupée par l’armée turque en janvier 2018, poussant à l’exode près de 140 000 personnes.

Enfin, la province d’Idlib est occupée depuis plusieurs années par les islamistes du Front al-Nosra dont des dizaines de milliers de terroristes étrangers.

D’autre part, la situation politique était au statu quo. Les pourparlers de Genève étaient morts et enterrés depuis longtemps, remplacés par les réunions d’Astana et de Sotchi sous l’égide de la Russie, la Turquie et l’Iran qui arrangeaient des cessez-le-feu et essayaient de former un comité paritaire pour rédiger une nouvelle constitution.

Pour revenir au 9 octobre, il faudra signaler que, depuis le début de la guerre en Syrie, la Turquie avait comme bête noire les Kurdes syriens qui habitent majoritairement dans les villes limitrophes de la frontière turque et qui ont profité de la guerre dans les autres régions de la Syrie pour prendre le contrôle du Nord-Est syrien. Ce qui a provoqué l’ire des Turcs qui ne voulaient pas d’une région autonome kurde en Syrie qui pourrait donner des ailes au mouvement indépendantiste kurde en Turquie et sa milice, le PKK. Il me faut souligner que les Kurdes représentent 25 % de la population turque et habitent les régions Sud, près de la frontière syrienne. Plusieurs fois dans le passé, la Turquie a menacé d’envahir les régions tenues par le YPG et se retenait à cause des menaces américaines.

Le 9 octobre, après que le président Trump ait annoncé le retrait des troupes américaines de Syrie (en fait, ils n’ont fait que reculer plus au sud en Syrie), la Turquie lance son opération « source de paix » (sic) et envahit illégalement la Syrie. L’offensive est précédée de raids aériens sur les principales villes (Qamichli, Derbasiye, Ras-al-Ayn, Ain-Arab) de la région, habitée par des Kurdes, des chrétiens et des musulmans syriens, provoquant un exode massif des habitants vers d’autres villes de la région. Les combattants kurdes du YPG, abandonnés par les Américains, supplient l’armée syrienne de venir à leur rescousse réaffirmant leur citoyenneté syrienne et leur attachement à l’État syrien et fuient vers le sud en laissant le champ libre aux Turcs. Après cinq jours de combats, un cessez-le-feu est négocié par la Turquie et la Russie stipulant que tous les combattants kurdes devraient s’éloigner de 35 km des frontières, que l’armée syrienne pourrait revenir et rétablir l’autorité de l’État et que des patrouilles mixtes russo-turque contrôleraient la frontière. Depuis, la situation est de nouveau gelée. Tout s’est passé comme si le scenario était écrit à l’avance. Les Turcs ont obtenu ce qu’ils voulaient ; une zone de sécurité en territoire syrien de 35 km de profondeur où la présence militaire kurde est interdite. L’État syrien est le grand gagnant ayant récupéré, sans combattre, une grande partie des territoires qu’il ne contrôlait plus depuis le début de la crise syrienne et montrant à la Turquie qu’il est de son intérêt d’arrêter son soutien aux terroristes islamistes et de rétablir des relations normales avec la Syrie. Les Russes ont démontré leur influence qui est devenue considérable. Les Américains gardent le contrôle des puits de pétrole syrien et se réconcilie avec la Turquie, l’appui américain aux Kurdes étant la principale pomme de discorde entre eux. Et les Kurdes, comme de nombreuses fois dans le passé, sont les dindons de la farce, utilisés pendant trois ans par les Américains pour affaiblir l’État syrien et combattre Daech [État islamique (IS)] et abandonnés quand le bon vouloir de leur parrain l’a décidé. Pourtant, de nombreux acteurs politiques les avaient avertis de cette possible issue et qu’il était de leur intérêt de rester dans le giron de l’État syrien.

Presque concomitamment, le comité constitutionnel syrien, créé le 23 septembre 2019 après d’interminables négociations, a tenu, le 30 octobre, sa première réunion à Genève. Personne ne s’attend à un résultat rapide tant les conditions d’adoption des différents articles de la nouvelle constitution sont difficiles et exigent presque l’unanimité des 150 membres de la commission.

Concernant la région d’Idlib, l’armée syrienne avait lancé plusieurs offensives pour la libérer des terroristes islamistes mais, à chaque tentative, elle a dû arrêter l’offensive suite aux pressions des puissances occidentales qui, pour empêcher une victoire de l’État syrien, annonçaient leur crainte d’une éventuelle crise humanitaire. Exactement comme ils ont fait lors de la libération d’Alep il y’a trois ans. Toutefois, lors de la dernière offensive, les rebelles armés ont dû reculer de 10 km vers le nord, ce qui a mis hors de portée de leurs canons les deux villes chrétiennes de la région de Hama, Mhardé et Squelbiyé. Ces deux villes étaient bombardées depuis deux ans par les terroristes d’Idlib et ont subi plusieurs sièges. Il fallait voir les habitants de ces deux villes en liesse dans les rues manifestant leur soulagement et leur joie.

À Alep, la situation est stable. Les services essentiels sont assurés, l’eau cinq jours par semaine et l’électricité dix-huit heures par jour. L’université et les écoles fonctionnent normalement. Les groupes armés rebelles, installés dans la banlieue Ouest, continuent à envoyer occasionnellement des obus sur Alep. Récemment, un obus est tombé à 200 mètres de l’hôpital St-Louis et de mon cabinet et a causé la mort d’une personne et fait plusieurs blessés. La crise économique est très aigue avec un taux de chômage impressionnant, une cherté du coût de la vie vertigineuse, une inflation galopante et une pauvreté accrue.

Nous, les Maristes Bleus, poursuivons tous nos projets pour aider les familles démunies et/ou déplacées, avec de plus en plus de difficultés de financement.

Notre prise en charge du camp « Shahba » des déplacés d’Afrin se poursuit malgré le danger. Le camp est à 55 km d’Alep et à seulement 3 km des lignes turques. Très souvent, des obus tombent à proximité du camp. Cela ne nous empêche pas d’y aller deux fois par semaine pour distribuer des vivres et des produits sanitaires, soigner les malades, enseigner et éduquer les enfants et les adolescents et former les adultes. Voir la joie dans les yeux des enfants et semer un peu d’espoir dans le cœur des personnes est pour nous une grande satisfaction.

Les enfants de nos deux projets éducatifs (« Apprendre à Grandir » avec 65 enfants et « Je Veux Apprendre » avec 110 enfants de 3 à 6 ans) ont fait leur rentrée en octobre. Il y a une très forte demande des parents pour les inscrire chez nous puisque, en Syrie, les maternelles sont privées et payantes contrairement aux écoles, et les parents de nos familles n’ont tout simplement pas les moyens de payer. Nous sommes à notre capacité maximale d’accueil vu l’exiguïté de nos locaux. Les enfants, rayonnant de bonheur, sont accompagnés par vingt-quatre monitrices.

Notre programme de soutien psychologique, « Seeds », s’est beaucoup développé cette année vu les besoins. En plus du soutien aux enfants et adolescents qui bénéficient de nos divers projets, deux nouveaux groupes d’enfants et d’adolescents sont pris en charge. L’équipe de « Seeds » s’est étoffée de plusieurs membres et ils sont maintenant une vingtaine d’accompagnateurs sous la direction d’un psychologue.

Nous poursuivons notre programme des « micro-projets » pour donner un emploi aux adultes, leur permettre de vivre dignement du fruit de leur travail et combattre l’émigration. En 2019, Nous avons organisé quatre sessions de formation de 48 heures durant lesquelles nous avons enseigné à 75 personnes comment créer et gérer un nouveau projet et nous avons financé 45 projets qui vont permettre à 80 familles de sortir de la pauvreté et de devenir indépendantes des aides des ONG pour vivre. Nous considérons qu’aider les gens à avoir un travail est la priorité dans les circonstances actuelles.

Notre projet « Heartmade » de confection de vêtement féminins à partir de restes de tissus a pris son envol et se développe. Il permet de trouver un emploi pour les femmes, de développer leur habilité, leur créativité et leur sens de la beauté, de respecter l’environnement en luttant contre le gaspillage des restes de tissus et de vêtements en produisant des pièces uniques « fait main ». Nous avons installé dans notre atelier l’énergie solaire pour fournir de l’électricité aux machines à coudre et avons loué une boutique pour vendre nos produits. Onze femmes travaillent dans ce projet permettant de faire vivre 11 familles et nous avons l’intention de développer ce projet et d’engager de nouvelles personnes.

Tous nos autres projets ont pour but d’aider les familles à vivre et à se développer. « Goutte de lait » distribue du lait à 2 900 enfants de moins de 11 ans ; 200 familles déplacées sont aidées pour pouvoir vivre dans un appartement jusqu’à ce qu’elles puissent rentrer chez elles ; notre programme médical prend en charge les soins médicaux ou chirurgicaux d’environ 150 malades par mois ; dans notre centre de formation des adultes « MIT », nous organisons deux sessions de trois jours de formation par mois pour 20 adultes à chaque session ; trente femmes participent chaque semaine aux séances de développement de la femme ; les places aux sessions de notre projet « coupe et couture » sont tout le temps au complet ainsi que pour le projet « Hope » pour l’enseignement de langue étrangère.

Avec nos 85 bénévoles et employés, nous sommes au service des familles démunies et/ou déplacées d’Alep qui nous considèrent comme la vraie « source de paix ». Nous essayons de les aider à vivre dignement, de les accompagner matériellement et psychologiquement et de leur manifester une présence active et solidaire. Pourtant, tout ce que nous faisons n’est que quelques gouttes dans l’océan des besoins de la population. Les années précédentes, nous avions plus de facilités à trouver les financements nécessaires. Les sources se tarissent mais les besoins sont toujours là tant que la paix n’est pas instaurée.

En effet, si la guerre est en train de se terminer, la paix n’est pas encore au rendez-vous. Après huit années et demie d’une guerre absurde et atroce, il est temps que les syriens puissent vivre normalement comme n’importe quel citoyen du monde.

Avec cette espérance dans le cœur, je vous remercie, chers amis, de votre amitié, votre solidarité et votre soutien et vous transmets les salutations de toute notre équipe.

Un dernier mot : si, pour Noël et le nouvel an, vous voulez faire un cadeau à un proche, pensez à lui offrir notre livre Les Lettres d’Alep, publié chez L’Harmattan et que vous pouvez commander [auprès de CSI,] chez votre libraire ou en ligne chez l’éditeur, à la Fnac ou chez Amazon.

Pour les Maristes Bleus :

Nabil Antaki

P.-S. La violence persiste. Les chrétiens de Syrie sont en deuil. Lundi 11 novembre, un prêtre catholique de Qamichli et son père ont été assassinés alors qu’ils se rendaient à Deir-ez-Zor pour soutenir leurs ouailles. Le même jour, deux voitures piégées ont explosé près de l’église chaldéenne de Qamichli.

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