L’EI attaque deux fois son village

03 juillet 2016

Malgré les problèmes et les menaces, Khaleel Shaaya a toujours voulu rester en Irak. Même en 2014, lorsque l’État islamique (EI) a subitement attaqué son village, il n’a pas abandonné. En mai 2016, nouvel assaut. L’émigration semble la seule solution.



Alors qu’il était enfant, Khaleel Oraha Dawood Shaaya, un chrétien de 53 ans, a déjà vécu la souffrance. En 1969, il n’avait que 6 ans quand son père a été grièvement blessé par plusieurs coups de feu lors d’une bataille qui opposait deux bandes rivales auxquelles il était totalement étranger. En 1974, pour des raisons professionnelles, sa famille a quitté Telskuf pour Basra. Mais la guerre entre l’Iran et l’Irak l’a forcée au retour en été 1981. Telskuf se trouve à la frontière de la région kurde.

Malgré son adolescence difficile, Khaleel Shaaya s’est toujours évertué à mener une vie honnête, il a offert une bonne formation à ses trois enfants et il a travaillé dur. Cela lui a permis de construire une maison pour sa famille à Telskuf. 

Il faut fuir avant qu’il ne soit trop tard

Et aujourd’hui, que reste-t-il ? « J’ai travaillé dur depuis l’âge de onze ans. Tout ce que j’avais acquis ainsi, je l’ai perdu en une seule nuit », soupire-t-il visiblement résigné.

Khaleel évoque la nuit du 3 au 4 août 2014. Cette nuit, l’EI a mené un assaut décisif. Parmi tant d’autres, la ville yézidie de Sinjar et le village chrétien de Telskuf sont tombés. Sur le fil, Khaleel est parvenu à emmener sa famille en sécurité. À neuf dans une voiture, ils ont rejoint la ville kurde de Dohuk, où ils ont trouvé un abri avec 100 autres familles, dans le centre culturel de l’Église chaldéenne. 

Certes, les combattants peshmergas kurdes ont réussi à chasser l’EI de Telskuf après deux semaines. Mais Khaleel et les autres villageois n’ont pas eu le droit de rentrer à Telskuf : « Beaucoup de nos maisons ont été utilisées à des fins militaires. Nous avons seulement obtenu l’autorisation de venir quelquefois jeter un coup d’œil rapide dans notre maison. » Ces visites sont choquantes pour lui : malgré la protection des peshmergas, sa maison était régulièrement pillée : « Chaque fois que j’entrais dans ma maison, de nouvelles choses manquaient. » Il n’a pas voulu se taire et, avec d’autres villageois, il a accusé publiquement les peshmergas de pillage. Ces derniers leur ont ôté toute autorisation de se rendre à Telskuf. 

L’espoir s’éteint

Malgré tout, la famille n’a pas abandonné l’espoir de rentrer un jour à Telskuf. Jusqu’au jour où, le 3 mai 2016, tout semble perdu. L’EI attaque Telskuf une nouvelle fois. Les peshmergas parviennent à chasser les combattants en quelques heures, mais les ravages sont irréversibles. Des dizaines de maisons sont détruites lors des combats. « Je présume que ma maison a été touchée. Maintenant, je peux certainement exclure un retour à Telskuf », déclare le père de famille qui s’interroge sur cette attaque de l’EI : « Des témoins oculaires affirment que des avions américains survolaient le convoi de l’EI qui s’approchait. Pourquoi n’ont-ils pas empêché l’attaque ? »

À Dohuk, la vie est très difficile pour la famille de Khaleel. Avec deux autres familles, ils partagent une petite maison qui comporte une seule cuisine et une seule salle d’eau. Malgré tout, le loyer reste trop élevé pour eux. « Nous dépendons du revenu de mon épouse. Elle travaille comme comptable. Mais depuis décembre 2015, elle n’a plus reçu de salaire ». La situation semble désespérée. « D’autant que mes trois enfants n’ont pas de véritables perspectives pour continuer la formation qu’ils ont commencée à Mossoul. » Khaleel et sa famille se sentent étrangers dans leur propre pays. 

Émigrer pour les enfants ?

Khaleel aurait déjà pu s’expatrier plus tôt et il aurait eu de bonnes raisons pour le faire. À Mossoul, à environ 30 kilomètres de Telskuf, il a été menacé à plusieurs reprises par des inconnus. Une fois, il n’a réussi que de justesse à s’échapper avec son épouse. « En 2007, on m’avait proposé 50 000 dollars pour le terrain où, plus tard, j’ai construit ma maison. Avec cet argent, j’aurais facilement pu émigrer. Mais j’ai renoncé à cette affaire. Aujourd’hui, je le regrette ». En octobre dernier, il a encore eu une opportunité pour émigrer en France. Il a refusé parce qu’à l’époque, il croyait encore à un retour à Telskuf.

L’impasse financière, la perspective scolaire pour ses enfants ainsi que la confiance perdue en le gouvernement irakien, kurde et en la communauté internationale semblent agir profondément sur Khaleel : « Nous avons de la parenté à l’étranger. Ils ont déposé des demandes en notre nom pour que nous puissions être admis en Allemagne, en Amérique et aussi en Australie. J’ai envoyé tous les documents nécessaires pour cela. Jusqu’à présent, je n’avais jamais écouté leurs propositions à ce sujet. »

Avec la misère qui s’installe, Khaleel envisage de plus en plus sérieusement cette émigration qu’il avait si longtemps combattue. Mais il n’est pas le seul à attendre une solution : « Si la communauté internationale ne manifeste pas bientôt une volonté réelle pour permettre aux chrétiens de rester en Irak, qu’elle agisse pour libérer notre pays et qu’elle nous accorde sa protection pour rentrer, alors tous les chrétiens disparaîtront d’Irak. »

Reto Baliarda


Une aide pour nos partenaires

Malgré sa situation précaire, Khaleel Oraha Dawood Shaaya veut faire de son mieux et il désire aussi s’engager pour d’autres personnes. Depuis quelques années, il travaille bénévolement pour Hammurabi, le partenaire de CSI en Irak. À plusieurs reprises, il a déjà apporté son aide lors de la distribution de colis humanitaires au Kurdistan.

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