• Irak

Les kakaï retrouvent confiance

28 septembre 2017

Les chrétiens et les yézidis ne sont pas les seules minorités religieuses du nord de l’Irak qui ont été attaquées par les milices terroristes de l’État islamique (EI) : on ne doit pas oublier les kakaï, des adeptes d’un islam mystique appartenant à une ethnie proche des Kurdes.



Lors de leur dernier voyage en Irak, John Eibner, Adrian Hartmann et Hélène Rey ont visité les kakaï, cette communauté religieuse peu connue.

Notre responsable CSI pour le Moyen-Orient John Eibner relate : « Après avoir chargé 420 kits d’hygiène dans des camions, nous nous sommes rendus vers les villages retirés d’Al-Majidya et de Kazikan. Ces deux villages se trouvent dans une magnifique région située le long du Haut-Zab, un affluent du Tigre. »

« Serons-nous les suivants ? »

À Kazikan, l’équipe CSI est reçue cordialement par la population reconnaissante et le mukhtar (maire du village). Kazikan n’a pas l’apparence d’un village détruit, mais plutôt d’une zone à bâtir… sans les grues. Malgré tout, le souvenir des exactions et de la terreur est encore bien présent. Le mukhtar raconte : « En août 2014, lorsque l’EI a attaqué Sinjar et sa population yézidie, nous étions obnubilés par deux questions lancinantes : serons-nous les suivants ? Combien de temps nous reste-t-il pour nous défendre et pour fuir ? » Ils savent parfaitement que, comme les yézidis, l’EI les considère comme des « kuffar » (infidèles), bien que les kakaï se disent eux-mêmes musulmans. Étant donné que les kakaï ne font pas partie des « peuples du livre » reconnus par l’islam (contrairement aux chrétiens ou aux Juifs), ils ne peuvent même pas espérer être épargnés moyennant le versement d’un impôt élevé et en se soumettant à leurs « maîtres ». Ils doivent s’attendre à être exécutés les uns après les autres… comme les yézidis l’ont été avant eux.

Aucune maison ne reste debout !

Les kakaï mettent immédiatement en place des milices (qui rejoignent par la suite les rangs des peshmergas), mais cette mesure ne permet de sauver que deux des sept villages kakaï situés près du Haut-Zab. Les autres villages, parmi lesquels Al-Majidya et Kazikan, tombent sous le contrôle de l’EI. Le mukhtar poursuit son récit : « Les combattants de l’EI ont tout détruit et aucune maison n’est restée debout. Quelques villageois qui n’ont pas réussi à s’enfuir à temps n’ont toujours pas réapparu. » Cependant, la plupart d’entre eux parviennent à s’enfuir au bon moment, de sorte qu’un génocide comme celui des yézidis peut être évité.

Saadi Mahdi est un jeune ingénieur qui a commencé ses études à l’Institut technique de Mossoul. Après l’invasion de l’EI, il a dû terminer son cursus dans la ville kurde d’Erbil. Il raconte : « Ma maison a été rasée par l’EI et je ne peux pas vivre ici. Heureusement, j’ai pu louer un appartement à Kelek, un autre de nos villages. ». Saadi travaille actuellement comme journalier pour pouvoir payer son loyer.

Comme les autres kakaï (et contrairement à beaucoup de chrétiens irakiens), Saadi parle le kurde. Après sa fuite, cela facilite son établissement au Kurdistan et lui permet de trouver du travail plus facilement. Saadi explique que de nombreux kakaï combattent aussi pour les peshmergas : « Mon frère fait partie des peshmergas. Mon oncle s’est également battu pour eux. Malheureusement, il a été tué l’an dernier dans la ville yézidie de Sinjar. »

Presque tous les habitants sont de retour

Ce sont les peshmergas qui reconquièrent tous les villages kakaï à l’automne 2016, repoussant l’EI en quelques semaines. Kazikan, bien qu’entièrement détruite, est aussi libérée et le mukhtar estime qu’il faut se dépêcher de rentrer : « Il y avait tant à faire, je ne voulais pas attendre plus longtemps. » Fin 2016, après le départ de tous les combattants, il retourne donc avec sa famille à Kazikan. Les autres villageois lui emboîtent peu à peu le pas.

En juin 2017, 90 % des kakaï sont déjà de retour. À titre comparatif, dans la ville chrétienne de Qaraqosh, située à quelques kilomètres de Kazikan, seuls 2 % des quelque 50 000 habitants sont rentrés chez eux.

Un mode de vie autonome

Les kakaï vivent essentiellement d’agriculture et d’élevage. Tous les villages situés le long du Haut-Zab sont très modestes : ils comportent une école, une petite épicerie et une douzaine de maisons, bâties dans le style classique de l’ancienne culture mésopotamienne.

Un habitant nous raconte : « Lorsque l’EI est arrivé, nous avons perdu presque tout notre bétail. » Une partie des bêtes s’est échappée, d’autres ont été capturées ou abattues par l’EI. Les combattants de l’EI ont aussi déposé des mines antipersonnel dans certains champs. Le déminage va certainement durer encore longtemps.

Suleiman retrousse ses manches pour la reconstruction

Les villageois paraissent bien décidés à ne pas se laisser décourager et à avancer dans la reconstruction. Mukaram Suleiman (50 ans) explique fièrement : « Tout ce que vous voyez ici, nous l’avons construit nous-mêmes », et de nous montrer sa maison rebâtie et son jardin luxuriant. Il est ici depuis deux mois seulement, mais plusieurs de ses légumes sont déjà mûrs.

Lors de l’invasion, Suleiman a fui avec sa famille à Erbil, où est né son cinquième enfant. Tout comme Saadi, Suleiman a pu s’intégrer rapidement au Kurdistan, où il louait même un jardin pour subvenir à une partie de ses besoins.

Suite à la reconquête de Kazikan, il ne faisait aucun doute pour lui que sa famille allait rentrer aussi vite que possible. Comme sa maison est maintenant terminée, il aide ses voisins pour la reconstruction. Il est optimiste : « Pour nous, la communauté villageoise a toujours joué un rôle central. Nous célébrons ensemble les beaux moments et lorsqu’un de nos membres traverse une situation difficile, tous l’aident. » Ce père de famille rayonne d’une grande joie de vivre et remercie chaleureusement CSI pour le kit d’hygiène : « Votre visite est un grand encouragement pour nous. »

Hélène Rey | Reto Baliarda


Les kakaï sont-ils des musulmans ?

La culture persane, à prédominance chiite, se caractérise sans doute par une plus grande fluidité de croyances par rapport au monde arabe à majorité sunnite. Au cours des siècles qui ont suivi l’introduction de l’islam dans la région, les courants mystiques et ésotériques y ont fleuri. C’est dans ce contexte qu’a émergé la communauté religieuse Ahl-e Haqq (« Peuple de la Vérité ») à laquelle appartiennent les kakaï d’Irak. Cette communauté est parfois considérée comme une secte hétérodoxe chiite ou comme une forme d’ordre soufi. Si tous les kakaï que CSI a rencontrés se sont présentés comme musulmans, il est clair que pour de nombreux musulmans orthodoxes, surtout sunnites, les croyances des kakaï les placent en dehors des limites de l’islam, ce qui les a conduits à souffrir de régulières vagues de persécutions.

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