Frère Luc, la biographie (Christophe Henning et Dom Thomas Georgeon)

07 août 2017

Recension de Roland Baertschi, lecteur CSI



Moine, médecin et martyr à Tibhirine

Beaucoup, parmi ceux qui ont visionné le film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, apprécieront la lecture de ce livre qui s’intéresse au personnage de Frère Luc, membre de la communauté cistercienne de l’abbaye de Tibhirine (Algérie).

De son vrai nom, Paul Gabriel Dochier, il naît le 31 janvier 1914 à Bourg-de-Péage (Drôme). De 1932 à 1937, il fait des études de médecine à Lyon et a des contacts avec l’abbaye d’Aiguebelle qui sera, en particulier, à l’origine du monastère Notre-Dame de l’Atlas à Tibhirine. Il passe avec succès sa thèse de médecine à la faculté de Lyon en avril 1940.

Entre temps, il fait son service militaire dans le Sud-Maroc, soit deux années aux confins du désert. À sa demande, il est affecté à Goulimine, important centre caravanier du Sud marocain. Il est à la fois confronté à la pauvreté des nomades et à la grandeur aride du désert. Ces deux années furent probablement fondatrices dans la vocation personnelle du jeune homme.

On a peu de traces du cheminement de cette vocation qu’il découvre peu à peu. C’est finalement à l’abbaye d’Aiguebelle qu’il est accueilli au mois de novembre 1941. Il y fait son noviciat et revêt l’habit de frère convers ; il reçoit le nom de Frère Luc. En s’engageant convers, il opte pour une vie simple, adonnée au travail manuel.

Suit un séjour de deux ans, dans un camp de prisonniers en Allemagne, durant lequel il remplace volontairement un ami médecin malade.

De retour à Aiguebelle, il va pouvoir partir en Algérie, à Tibhirine, le 26 août 1946, avec un groupe de moines appelés à renforcer la communauté locale. L’arrivée des frères jeunes et enthousiastes donne un nouveau souffle à la communauté. Frère Luc a reçu des autorités algériennes l’autorisation d’ouvrir un dispensaire. Ses connaissances médicales sont bienvenues dans cette région montagneuse pauvre et mal desservie. En quelques semaines le défilé des malades s’instaure. Des villages environnants, ou parfois de très loin, ils viennent voir le moine médecin. Une cohorte estimée à quelque six cent mille patients que Frère Luc aura reçus sa vie durant ! Très occupé par le dispensaire, Frère Luc ne s’émeut guère des remous de la vie communautaire, mais ceux-ci sont difficiles à vivre (vie monastique perturbée par des travaux de grande ampleur, endettement du monastère, manque de respect de la « clôture », etc.) Que pense Frère Luc de ces remous ? Il reste facilement à l’écart, sans pourtant rechigner à donner son avis. Mais dans ces années 1960, il n’a pas encore cette réputation de « sage » qui sera précieuse à la communauté de Tibhirine par la suite.

Pour Frère Luc, son activité médicale n’est pas séparée de sa vocation religieuse, ni d’une certaine forme de dialogue avec l’islam. Je le fais d’autant plus volontiers, dit-il, que, de par ma consécration à Dieu, j’ai davantage souci de la vie des âmes que de la vie des corps. Voilà la vocation de Frère Luc : un amour inconditionnel pour le peuple musulman. Et pourtant, il ne se fait pas d’illusion. « Si de nouveaux troubles éclataient dans la région de Tibhirine, nos heures seraient comptées et l’ultime témoignage nous serait demandé… »

À partir de 1954 et avec la création du Front de libération nationale (FLN), les manifestations et actions violentes se multiplient. L’Atlas ne sera pas vraiment touché avant 1956, mais la révolte gronde. Un journaliste, correspondant à Alger du quotidien Le Monde, s’inquiète de la sécurité des moines. À la question : comment vous y êtes-vous pris pour préserver autour de vous cette affection ? Voici la réponse : « À la base de cette affection, explique le père abbé, il y a le respect qu’éprouve tout musulman pour l’homme de religion. Nous travaillons avec eux, à côté d’eux, au même travail. C’est souvent dans les champs que nous entendons la cloche de l’abbaye qui annonce les offices. Alors, interrompant notre tâche, tournés vers le monastère, nous nous agenouillons pour en accomplir les rites, devant les ouvriers et sans gêne aucune… »

Juillet 1959. Des fellaghas se présentent au monastère. Leur revendication est claire : quelques jours auparavant l’imam de Médéa a été arrêté par les autorités françaises. Qu’est-il devenu ? À titre de monnaie d’échange, les indépendantistes veulent donc prendre des religieux. Frère Matthieu et Frère Luc sont alors emmenés comme otages. L’enlèvement durera dix jours. Frère Luc sera très affecté par les multiples déplacements auxquels il a été soumis, souffrant de son asthme et de la fatigue endurée. Frère Luc a besoin de repos ; il retournera quelques mois en France pour se refaire une santé.

1965 : un nouveau dispensaire est en chantier, un peu plus proche de la porte du domaine pour ne pas perturber la vie communautaire. Frère Luc reprend ses consultations.

Par la suite, les circonstances deviennent difficiles, les frères s’inquiètent ; l’Algérie s’enfonce dans la discorde et la détresse économique. Le 15 décembre 1993, c’est le massacre de 12 travailleurs croates, non loin de Tibhirine. Le 23 décembre, la veille de la première visite du GIA (groupe islamique armé), le prieur Frère Christian organise une réunion autour du thème : « Quelles sont nos raisons de rester aujourd’hui ? » Un large débat s’engage. C’est au milieu de cette réflexion que les frères reçoivent la « visite » du groupe du GIA, la nuit de Noël 1993. Six personnes armées pénètrent dans le monastère. Ils réclament de l’aide médicale, des médicaments, de l’argent et toujours le Frère Luc pour soigner les blessés… Frère Christian leur répond calmement. « Nous ne sommes pas riches. Nous travaillons pour gagner notre pain quotidien. Quant à envoyer Frère Luc dans la montagne, ce n’est pas possible vu son grand âge et surtout son asthme. Il pourra soigner les malades ou les blessés qui viendront au dispensaire. » Christian de Chergé fait remarquer que c’est la nuit de Noël et qu’ils s’apprêtent à fêter « le prince de la paix ». « Excusez-nous, nous ne savions pas », lui répond alors le maquisard…

Pressés par les événements, les moines, sous la direction de Christian de Chergé, vont réfléchir sur l’attitude à prendre. À la suite de plusieurs rencontres, à la fois personnelles et communautaires, l’unanimité se fait. Pour l’heure, note Frère Christian, nous sommes tous convaincus que notre meilleure sécurité est de rester sur place. Par la suite, la communauté de l’Atlas va lentement poursuivre cet approfondissement du don. Chacun est frappé de sentir que le choix de la communauté est lié au choix de chacun.

Frère Luc notait souvent ses réflexions sur des demi-feuilles de papier. Il faisait avec une acuité certaine, et sans complaisance, une relecture exigeante de sa vie. La plupart de ses papiers ont disparu. Il reste néanmoins quelques beaux textes, comme cette méditation de saint Augustin : « Mieux vaut trébucher sur le chemin que de courir hors de la route ». Et Frère Luc d’enchaîner : « Nous sommes tous des boiteux, des pauvres à peine remis de la faiblesse de leur péché et qui souvent retombent, surtout dans les fautes de faiblesse si difficiles à supporter parce qu’on a le sentiment qu’on n’en sortira jamais. »

Dans une des dernières correspondances, il dresse, – sans le savoir – un bref bilan de sa vie : « J’ai donc 82 ans. Un homme âgé n’est qu’une chose misérable, à moins que son âme chante. Priez pour moi afin que le Seigneur me garde dans la joie. (…) J’ignore quand et comment cela finira. Priez pour moi. »

Le 27 mars 1996, une vingtaine d’hommes armés envahissent le couvent et enlèvent 7 moines, dont Frère Luc. Le 20 avril, un communiqué est diffusé par les ravisseurs ; les 7 moines s’y expriment tour à tour. La parole est donnée au moine médecin : « Je suis Frère Luc… Je me trouve en otage avec mes collègues, par la… comment, ça s’appelle ? Jamaa Islamiyya, voilà ! »

Le 30 mai 1996, on retrouve les corps mutilés des moines…

 

CHF 35.00
218 pages
Bayard Jeunesse | 2011
ISBN  978-2227482746

 

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