Les Chrétientés d’Orient (Bat Ye’or)

07 août 2017

Recension de Roland Baertschi, lecteur CSI



Entre jihad et dhimmitude.

La rédactrice de ce livre, Madame Bat Ye’or, de nationalité britannique, est née en Égypte. Dans un ouvrage de plus de 500 pages, elle décrit le processus d’islamisation des civilisations chrétiennes du pourtour méditerranéen.

Historique. L’islam se développa à une époque où le conflit entre les Églises d’Orient et l’Église grecque était permanent, suite à la condamnation du nestorianisme, puis du monophysisme (en 431, resp. 451).  Interdiction était alors faite aux Églises d’Orient d’exercer leurs rites menacés de persécution : confiscations d’églises, de monastères, de diocèses.

C’est durant ces temps troublés que l’islam, religion révélée en arabe par un prophète arabe, devait prendre naissance en Arabie au VIIe siècle. Tout en empruntant aux religions bibliques l’essentiel de leur enseignement éthique, l’islam intègre des éléments culturels locaux spécifiques aux mœurs des tribus nomades ou semi-sédentaires qui lui assurèrent par la guerre un constant développement. Le jihâd (guerre sainte contre les non-musulmans) concilie les mœurs du grand nomadisme guerrier avec les conditions d’existence de la petite communauté musulmane naissante fondée par Muhammad à Médine en 622. En effet, pour survivre, le prophète organisa des expéditions à l’encontre des caravanes qui commerçaient avec la Mecque. Des révélations divines appropriées justifieront les droits des musulmans sur les biens et la vie de leurs ennemis païens, voire juifs ou chrétiens. La doctrine du jihâd s’appuie sur la pratique des razzias perpétrées par les nomades, mais les adoucit par des injonctions coraniques.

À la mort du prophète (632), presque toutes les tribus du Hijaz s’étaient ralliées à l’islam, l’idolâtrie avait été vaincue en Arabie et les peuples du Livre payaient un tribut aux musulmans, les Arabes païens ayant le choix entre la mort et la conversion.

Mus par leur foi profonde et la conviction d’appartenir à une nation d’élite supérieure à toutes les autres (Coran 3 : 106), les descendants du prophète appliquèrent les règles du jihâd avec le sentiment d’accomplir un devoir religieux et de souscrire à la volonté d’Allah.

Il convient cependant de rappeler que le massacre ou l’esclavage des vaincus, l’incendie, le pillage, la destruction, la réclamation du tribut étaient des procédés pratiqués par toutes les armées au cours de la période considérée, qu’elles fussent grecques, latines ou slaves.

Expansion. Puis vint l’ère des conquêtes. Bousculant les armées perses, les musulmans s’emparèrent de la Babylonie, de la Mésopotamie, de l’Arménie…  À l’ouest, ils conquirent toutes les provinces chrétiennes de la Méditerranée orientale, la Syrie, la Palestine, l’Égypte, puis l’Afrique du Nord, remontèrent l’Espagne et ne s’arrêtèrent qu’à Narbonne (720) et Poitiers (732). Cette première vague d’islamisation, de 632 à 750, fut suivie par d’autres qui s’étendirent en Espagne et terrorisèrent la Provence. Remontant jusqu’à Avignon, elles pillèrent la vallée du Rhône par des razzias répétées. Selon les circonstances de la conquête les prisonniers de guerre pouvaient être condamnés au massacre, à l’esclavage, à l’exil ou bénéficier d’un pacte de protection (dhimma) qui leur conférait un statut de tributaire (dhimmi). Au Xe siècle, l’empire arabe, bien que morcelé, semblait avoir atteint ses frontières.

L’islamisation des Turcs insuffla à l’empire musulman des forces neuves et illimitées. L’idéologie et les tactiques du djihad ne pouvaient qu’exalter les tendances guerrières des tribus qui nomadisaient sur les confins asiatiques des terres grecques et arméniennes. Ce second cycle d’islamisation, bien connu, se développa du XIe au XVIIe siècle sur un territoire contigu à l’Europe – l’Anatolie et les Balkans – gagnant l’Europe jusqu’à Vienne. Au cours de leurs opérations militaires, les Turcs appliquèrent aux populations vaincues les règles du jihâd, créées par les Arabes quatre siècles auparavant et consignées dans le droit religieux islamique. Dès que les Turcs s’emparaient d’une province, ils y établissaient des juges et des ulémas appelés de l’hinterland arabe pour y fixer toute l’administration judiciaire.

Un flot de transfuges chrétiens attirés par la munificence des sultans et par leur puissance militaire, préparèrent et activèrent la décadence et la ruine du christianisme qu’ils désertaient, favorisant ainsi les victoires turques. Selon un historien grec moderne, ces chrétiens islamisés portèrent à l’empire byzantin les coups les plus mortels et contribuèrent efficacement à l’organisation, l’extension et la consolidation de l’État ottoman.

Jihâd et dhimma. L’islamisation des terres de butin se faisait en deux phases. La première phase consistait en un combat militaire défini par des règles spécifiques, le jihâd. La seconde phase représentait la dhimma ou le gouvernement des peuples conquis. Si le jihâd stipule les modalités du partage du butin (terres, biens, vaincus) entre les combattants, la dhimma exige des dhimmi le versement d’un tribut à long terme qui consiste à entretenir la communauté musulmane. Un rôle que rempliront par la suite les notables chrétiens qui détiennent le pouvoir économique et administratif, alors que le pouvoir exécutif politique et militaire devient exclusivement islamique. La majorité est indigène et chrétienne, la minorité est étrangère et arabo-musulmane.

La collecte du tribut était dévolue aux chefs religieux des peuples vaincus. Le calife octroyait son investiture au notable ou au patriarche qui s’engageait à extorquer à sa communauté le tribut le plus élevé. La rivalité entre les notables de chaque communauté profitait doublement à l’état musulman qui, non seulement s’enrichissait par la surenchère fiscale des chefs des tributaires, mais comptait aussi de nouveaux convertis. Les populations traquées par le fisc, s’arrachaient à leurs villages d’origine et fuyaient l’esclavage des razzias.

Derrière cet écran, amenuisé au cours des siècles, s’agenceront les rouages d’un rapport de force entre le pouvoir économique chrétien et le pouvoir politique islamique, rapport dont l’évolution aboutira à l’étouffement du christianisme oriental et à l’inversion des proportions démographiques des deux forces.

La protection accordée par la juridiction islamique aux indigènes juifs et chrétiens fonctionnait à l’intérieur du cadre légal de la dhimma, c’est-à-dire d’un traité de soumission.

Début d’émancipation. Cependant, une autre forme de protection provenant de l’extérieur, s’exerça à l’égard des chrétiens tributaires. Elle émanait de Byzance et des pays latins qui s’efforçaient de sauvegarder les droits et les biens religieux des chrétiens. Au XVIe siècle, les relations privilégiées de la France lui permirent de protéger les écoles et les missions catholiques dans l’empire turc. De nouvelles écoles furent ouvertes dans l’intention d’amener au catholicisme les chrétiens orientaux, d’étendre le pouvoir spirituel du pape et la sphère d’influence française. Les patriarches orthodoxes, arméniens et syriaques, réagirent violemment à ces empiétements qui diminuaient leur pouvoir et suscitaient dans leur congrégation des Églises schismatiques rivales unies à Rome.

Il est impossible d’évaluer les effets de la protection religieuse tant elle fut importante et même primordiale pour les dhimmi. Cependant, elle eut aussi des aspects négatifs, car elle développa schismes et haines. Toutefois, le prosélytisme des missionnaires, en améliorant les services liés aux écoles, aux hôpitaux et à l’organisation communale, profita au clergé dhimmi et aux notables.

Nourrie des idées révolutionnaires européennes, l’émancipation des dhimmi fut l’une des réalisations de cette prolifique Europe du XIXe siècle. L’émancipation put être imposée grâce à la convergence exceptionnelle de multiples facteurs culturels, sociaux, scientifiques et économiques à une époque où l’Europe se trouvait militairement forte.

Que dire de l’islamisme, aujourd’hui ? Se situant dans un courant permanent de l’histoire, on ne peut pas dire que l’islamisme représente, aujourd’hui, une innovation idéologique révolutionnaire. Contenu par la supériorité militaire de l’Europe et sporadiquement maîtrisé dès le XIXe siècle par les forces rénovatrices de la modernisation, le radicalisme islamique se cristallise actuellement autour de chefs religieux parés de divers charismes, et se met en avant par des actions spectaculaires (attentats, enlèvements, etc.).

Dans le mouvement islamiste, il est important de distinguer le caractère religieux et les buts politiques. Ici, nous nous limiterons à l’aspect politique. Tout d’abord, le retour à la shari’a est prôné dans tous les États musulmans ; puis viendra la conquête du monde et la suprématie universelle de la loi islamique, la destruction des civilisations barbares non-musulmanes et l’application de la dhimma aux populations des territoires conquis. Les peuples musulmans qui sont aujourd’hui parmi les plus pauvres de la planète – mis à part ceux des pays pétroliers – sont fascinés par les richesses de l’Europe et de l’Amérique, comme l’étaient autrefois les nomades d’Arabie et du Turkestan par les cités florissantes et raffinées de l’Orient pré-arabe et de Byzance.

La dernière partie du livre, intitulée « documents » regroupe des récits rédigés par différentes personnalités relatant les événements dramatiques qu’ont vécus ces peuples sous domination musulmane et ottomane ; ensuite l’amorce de la période de l’émancipation est évoquée (p. 317-469). Suit une bibliographie des ouvrages cités et un glossaire des termes utilisés. L’ouvrage se termine par la liste de personnalités, musulmanes ou autres, et récapitule les différentes illustrations qui en ornent les pages.

 

CHF 59.90
529 pages
Jean-Cyrille Godefroy | 2006
ISBN 978-2865531974

 

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