Asia Bibi | Noël derrière les barreaux

25 novembre 2011

Dans son livre publié cette année, Asia Bibi présente ses conditions de détention, sa peur, son découragement. On y perçoit tout de même un rayon d’espoir.



« Je pose ma main sur ma poitrine, qui est devenue aussi plate qu’une planche de bois. Mon ventre, lui, c’est creusé, mes cuisses ont fondu, mes bras disparaissent et, quand je regarde mes mains, on dirait que je suis déjà morte. J’ai envie de pleurer, mais je n’ai pas de larmes, aujourd’hui. J’ai envie de hurler, mais je sens bien que je n’ai plus de voix. Mon souffle très faible me permet tout juste de ne pas être emportée. J’ai envie de m’arracher les cheveux, mais je les aime bien. Ici, j’ai appris à crever tout en restant vivante. » pp. 92

Asia Bibi. Depuis deux ans et demi, sa maison est une cellule de prison, froide et humide. Pour des raisons de sécurité, elle est soumise à une surveillance vidéo continue. Elle prépare elle-même ses repas pour éviter d’être empoisonnée. Son gardien de prison l’injurie et la tracasse tant qu’il peut.

« Le jour le plus heureux de l’année »

En 2008, Asia a célébré sa dernière fête de Noël en famille, avec son mari Ashiq et ses cinq enfants. « Pour nous qui avons rencontré Jésus, Noël est le jour le plus heureux de l’année. »

Elle avait beaucoup travaillé pour pouvoir s’acheter un nouveau vêtement ; il était vert et blanc, comme le drapeau du Pakistan : vert pour l’islam, blanc pour les minorités. Ils se sont rendus à l’église de Sheikhupura avec la seule famille chrétienne de son village natal, Ittanwali. Après une messe de trois heures, les chrétiens se sont rassemblés sur la place de l’église, autour de plusieurs feux, où ils ont chanté à nouveau la naissance de Jésus et ont prié. Chaque famille avait apporté son propre gâteau de Noël. Comme chaque année, Asia s’était jointe à sa voisine pour en faire un immense.

Un bruit dans son ventre tire Asia Bibi de ses rêves. Une tristesse infinie la saisit : cette église se trouve tout près de la prison, elle pourrait même s’y rendre à pied ! Tout à coup, Zénobia apparaît. Cette femme est une lueur d’espoir dans la prison. Habituellement, Khalil est le gardien responsable d’Asia ; ce dernier ne manque aucune occasion de l’humilier et de la tracasser. Elle a peur de lui, peur qu’il la tue. Zénobia par contre est chrétienne, elle aussi. Bien qu’elle ne doive pas travailler dans ce secteur, elle vient vers Asia. Elle nettoie sa cellule et a même amené un parfum de rose. Elle remet enfin un morceau de gâteau de Noël à la prisonnière. Asia a les larmes aux yeux. Elle ressent plus douloureusement la séparation de son mari Ashiq et de ses enfants, Imran, Nasima, Isha, Sidra et Isham. Le dernier n’a que 9 ans. Asia pense à sa fille Isha, une handicapée mentale de 15 ans qui ne comprend pas où se trouve sa maman.

Le pire jour de sa vie

Mais qui pourrait le comprendre ? Pourquoi Asia Bibi est-elle en prison ? Le 14 juin 2009, elle cueille des baies avec d’autres femmes. Pendant une pause, elle boit de l’eau et tend son gobelet à une femme à côté d’elle ; une autre femme crie alors : Ne bois pas, c’est haram (impur) ! Asia aurait « contaminé » le gobelet parce qu’elle est chrétienne… et les musulmanes n’auraient plus le droit d’en boire. Par une température de 45 degrés et avec ce seul gobelet sur place.

Il est vrai qu’Asia a l’habitude de se taire et de s’adapter. Pour elle, il est normal de devoir remplir une corbeille plus grande que les autres pour le même salaire. Elle est contente que ses enfants puissent aller à l’école et apprendre à lire le coran avec les autres. Durant les heures de prière, elle se plie aux usages et se voile toujours la tête ; de même, sa famille ne mange rien à l’extérieur pendant le ramadan. Mais elle ne supporte pas qu’on l’injurie ici et qu’on rabaisse sa foi : « Je ne veux pas me convertir, j’ai foi en ma religion et en Jésus-Christ qui s’est sacrifié sur la croix pour les péchés des hommes. Qu’a fait votre prophète Mahomet pour sauver les hommes? Et pourquoi devrais-je me convertir et pas vous? » (p. 36)

Les femmes en furie se précipitent alors sur elle. Elles l’injurient et lui disent qu’elle n’a aucune valeur et qu’elle n’est qu’une sale pute. Elles la rouent de coups. Quand Asia parvient à se relever, elle court à la maison aussi vite que possible, en pleurant à fendre l’âme. Aship la calme : les femmes oublieront vite cet incident. Mais Asia a peur. Une peur justifiée. Cinq jours plus tard, elle prend son courage à deux mains et se rend au champ. Tout semble se dérouler normalement. Mais tout à coup, une foule arrive. Il s’agit de musulmans de son village. Cette horde se dirige vers elle en criant « elle a offensé Mahomet et doit mourir ». Elle est alors injuriée, questionnée par l’imam et battue presque jusqu’à la mort. Enfin, la police la « sauve » en la jetant en prison. Peu après, Ashiq et ses cinq enfants doivent également quitter le village parce qu’on les menace de mort. Après 17 mois, le tribunal de première instance condamne Asia à mort pour avoir blasphémé contre Mahomet. Elle a fait appel et la sentence finale n’a pas encore été rendue.

Adrian Hartmann


Comment l’aider ?

Que pouvez-vous faire pour Asia ? Voici la réponse d’Asia : « Maintenant que vous me connaissez, racontez ce qui m’est arrivé autour de vous. Faites-le savoir. Je crois que c’est ma seule chance de ne pas mourir au fond de ce cachot. J’ai besoin de vous! Sauvez-moi! » (p.181)

  • Signez la carte de protestation.
  • Envoyez une lettre d’encouragement à Asia.
  • Priez pour la libération d’Asia et la protection de toute sa famille.
  • Attirez l’attention des politiciens sur la triste histoire d’Asia.

Blasphème d’Anne-Isabelle Tollet et Asia Bibi

Le livre a été écrit par la journaliste française Anne-Isabelle Tollet, qui se met dans la peau d’Asia Bibi, analphabète. L’auteur n’a pas pu rencontrer Asia Bibi, mais a communiqué avec elle à travers son mari, également analphabète. Un triste livre a vu le jour. Le verbe « mourir » figure dans le titre de trois des neuf chapitres. Asia Bibi décrit le temps qui s’écoule tristement en prison, ses tracas et la dissolution de ses espoirs. En même temps, elle raconte aussi son enfance et la vie heureuse  qu’elle a pu mener, malgré toutes les restrictions que les chrétiens du Pakistan doivent subir. La prisonnière trouve de la consolation dans ses souvenirs. Ses prières à Dieu lui donnent un nouvel espoir. Elle est encouragée par l’attention publique et par le fait de réaliser l’importance que revêt sa lutte pour des victimes d’injustices semblables. Le pape et des gouvernements du monde entier protestent et réclament sa libération… et dire qu’elle n’est qu’une paysanne inculte, comme elle le dit elle-même !

Un livre émouvant, passionnant qui suscite de la compassion, de l’indignation et, quand même, un peu d’espoir.

Oh! Éditions, 181 pages, 32.50 CHF


Asia Bibi dans la préface de son livre

« Je vous écris du fond de ma prison, à Sheikhupura, au Pakistan, où je vis mes derniers jours. Peut-être mes dernières heures. C’est ce que m’a dit le tribunal qui m’a condamnée à mort.

J’ai peur.

J’ai peur pour ma vie, pour celle de mes enfants et de mon mari qui souffrent : à travers moi, c’est toute ma famille qui a été condamnée.

Ma foi est forte, pourtant, et je prie mon Dieu miséricordieux de nous protéger. Je voudrais tant voir des sourires revenir sur leurs lèvres… Mais je sais que je ne vivrai sûrement pas assez longtemps pour voir ce jour. Les extrémistes ne nous laisseront jamais en paix.

Je n’ai jamais tué, jamais volé… Mais, pour la justice de mon pays, j’ai fait bien pire : je suis une blasphématrice. Le crime des crimes, l’outrage suprême. On m’accuse d’avoir mal parlé du Prophète. C’est une accusation qui permet de se débarrasser de ceux à qui on en veut, quelles que soient leur religion ou leur opinion. »

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