Asia Bibi | Ne perds pas courage !

25 février 2014

Les lois sur le blasphème font planer une menace de mort sur ceux que l’on accuse d’avoir calomnié le prophète Mahomet. Asia Bibi, simple ouvrière agricole, en est aujourd’hui la plus célèbre victime.



Condamnée à la mort par pendaison : tel fut le verdict d’un procès absurde. L’espoir de voir triompher la justice a été déçu : Asia Bibi devra mourir. Pour quel crime ? Elle a osé demander ce que Mahomet, le prophète de l’islam, avait fait pour sauver l’humanité !

Mariée et mère de cinq enfants, Asia Bibi travaillait comme ouvrière agricole. Sa foi chrétienne lui valait l’inimitié de certaines de ses collègues. Accusée de blasphème, la jeune femme a été condamnée à mort. D’importants politiciens l’ont visitée en prison, sa tête a été mise à prix par un mollah, une journaliste française a relaté son destin dans un livre poignant. C’est ainsi que l’histoire d’Asia Bibi a fait le tour du monde, éveillant partout l’indignation. « Moi, pauvre fille de ferme, je suis devenue malgré moi une affaire d’État. Moi, Asia Bibi, je suis désormais l’emblème de la loi contre le blasphème et je ne peux rien y faire », écrit-elle.

L’alinéa de la mort

Qu’en est-il exactement de cette loi sur le blasphème ? Dans le Code pénal pakistanais, les premières phrases du chapitre « De l’atteinte à la religion » concernent encore toutes les religions. Mais l’article 295c protège spécifiquement la foi musulmane : « Toute remarque dérogatoire vis-à-vis du prophète sacré Mahomet à l’écrit ou à l’oral, ou par représentation visible, ou toute imputation ou insinuation directe ou indirecte sera punie de la mort, de l’emprisonnement à vie, et aussi passible d’une amende. » 

Ces dernières années, cet article a souvent servi de prétexte pour se débarrasser de personnes encombrantes. Les accusations sont souvent arbitraires et sans fondement. Elles sont parfois motivées par de simples querelles de voisinage. Une bagatelle peut servir d’élément déclencheur. C’est ce qui est arrivé à Asia Bibi : alors qu’elle travaillait aux champs, elle a passé à ses collègues musulmanes un gobelet dans lequel elle avait bu. Mais l’une d’elles estima que le gobelet était impur puisqu’une chrétienne y avait bu. Dans la discussion qui s’ensuivit, Asia Bibi posa cette question fatale : « Qu’a donc fait votre prophète Mahomet pour vous sauver ? »

Plus de 1000 comparutions

Depuis l’introduction des lois sur le blasphème dans les années 1980, plus de 1000 personnes ont dû répondre de ce chef d’accusation devant les tribunaux (sans compter tous ceux qui n’ont pas même été jugés). Les représentants de toutes les religions sont concernés – les musulmans, les chrétiens, les ahmadis ou les hindous –, mais les minorités sont particulièrement touchées. Alors que le 95 % de la population est musulman, 25 % des accusés sont chrétiens ou hindous.

Certes, jusqu’à présent, aucune condamnation à mort pour blasphème n’a été exécutée au Pakistan. Toutefois, 17 personnes ont été condamnées à mort et 20 autres à l’emprisonnement à vie.

L’an dernier encore, de nombreuses personnes ont été inculpées de blasphème pour avoir envoyé un SMS blasphématoire ou brûlé un exemplaire du Coran, par exemple. En fait, les histoires se répètent et ne sont que rarement prouvées.

Lynchages

Quand l’État ne punit pas lui-même ces prétendus délits de blasphème, il se trouve assez de juges autoproclamés prêts à tout pour infliger un châtiment. Plus de cinquante personnes ont ainsi été assassinées, dont certaines avaient pourtant été blanchies par un tribunal. Régulièrement, on s’en prend à la famille entière, voire au village entier de l’accusé. En mars 2013, dans la ville de Lahore, le quartier chrétien Joseph Colony a été attaqué et incendié à cause de rumeurs accablant l’un des habitants, causant la destruction des maisons de 150 familles. Des attaques similaires ont été commises à Gujranwala et à Multan.

Une cause perdue

Quiconque prend publiquement position pour Asia Bibi ou d’autres victimes de cette loi ne défend pas seulement une cause perdue ; il devient lui-même une cible potentielle. Même les politiciens réputés ne sont pas épargnés. Salman Taseer, gouverneur musulman du Pendjab – la province la plus peuplée du pays – a été abattu le 4 janvier 2011 par Malik Qadri, son garde du corps. Le gouverneur avait visité Asia Bibi en prison et s’était publiquement engagé pour sa libération. Il luttait courageusement contre les lois sur le blasphème. Quelques jours avant sa mort, il avait encore écrit sur Twitter : « Énorme pression pour que je cède sur la loi sur le blasphème. J’ai refusé. Même si je suis le dernier homme debout. »

« Salman Taseer est un blasphémateur et ceci est la punition d’un blasphémateur », a expliqué son meurtrier dans une interview. Les islamistes l’ont acclamé comme un héros.

Deux mois plus tard, le ministre des Minorités religieuses Shahbaz Bhatti, lui-même chrétien, a également été assassiné. Il avait visité Asia Bibi aussitôt après l’annonce de sa condamnation à mort, lui avait assuré son soutien et il était venu en aide à sa famille. M. Bhatti avait même accueilli brièvement chez lui Ashiq (le mari d’Asia) et leurs enfants lorsqu’ils avaient dû fuir leur village. Le ministre s’est énergiquement engagé pour une réforme des lois sur le blasphème. Nous commémorons cette année les trois ans de sa mort : le 2 mai 2011, M. Bhatti a été abattu alors qu’il se rendait au travail. Tout comme M. Taseer, son engagement a été assimilé à un délit de blasphème, ce qui lui a valu la mort : « Cet homme était connu pour ses propos diffamatoires à l’encontre du prophète », a déclaré Ahsanullah Ahsan, porte-parole du groupe extrémiste islamiste Tehrik-i-Taliban qui a revendiqué l’attentat.

« Je veux me confier en Dieu »

Depuis le couloir de la mort, Asia Bibi a appris l’assassinat de celui qui avait pris parti pour elle. On peut imaginer à quel point cette nouvelle l’a anéantie, tout comme elle nous a bouleversés, nous tous qui comptions sur l’engagement de MM. Taseer et Bhatti. Aujourd’hui, il ne reste plus grand monde au Pakistan pour réclamer la libération d’Asia. Cette dernière vient de fêter son cinquième Noël en prison. Dans une lettre au pape François, elle écrit : « J’espère que chaque chrétien a pu célébrer Noël dans la joie. Comme beaucoup d’autres détenus, j’ai moi aussi fêté la naissance du Seigneur dans ma prison de Multan, ici au Pakistan. » Asia a aussi confié que même si elle ne sait pas combien de temps elle pourra encore tenir, elle garde l’espoir d’être à Saint-Pierre l’an prochain pour célébrer Noël avec le pape. « Je veux simplement me confier en la miséricorde de Dieu, qui peut tout. Lui seul peut me libérer. »

Luise Fast | Max-Peter Stüssi


Lecture recommandée ! 


Asia Bibi et Anne-Isabelle Tollet

Blasphème 

Une chrétienne pakistanaise lutte contre son exécution.

192 pages | 2011
Oh ! Éditions


C’était le 8 novembre 2010. Après cinq minutes de délibérations, la sentence est tombée : Asia Bibi est la première femme condamnée à la mort par pendaison au Pakistan. Elle doit en outre s’acquitter d’une amende de 300 000 roupies. Son crime ? Asia a bu l’eau d’un puits réservé aux femmes musulmanes et s’est servie d’un gobelet qui appartenait à ces femmes. Il faisait 40° C. Depuis des années, Asia croupit en prison. Cette maman de cinq fillettes est placée en cellule d’isolement. Pour ne pas devenir folle, elle se cramponne au seul Dieu, à son grand Dieu qui toujours lui redonne force et courage. En prison, elle a appris à ne pas dépendre des êtres humains, car ceux qui ont pris sa défense (un gouverneur et un ministre) ont été froidement assassinés.

Dans ce livre, Asia Bibi crie sa détresse. Elle s’adresse à nous tous et réclame notre aide. Le pape, Hillary Clinton, diverses émissions télévisées et des pétitions signées dans le monde entier : jusqu’ici, rien ni personne n’ont pu lui rendre la liberté. Sa famille a pu se cacher, mais elle est en danger. Au Pakistan, les gens défilent par milliers dans les rues pour réclamer la pendaison d’Asia Bibi. La jeune femme est tiraillée entre l’espoir et les idées de suicide. Ayons donc à cœur son appel : « J’ai besoin de vous ! Sauvez-moi ! »

Esther Heiniger

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