Asia Bibi | Quand Asia verra-t-elle à nouveau ses cinq enfants ?

07 décembre 2010

Même après 17 mois de prison, Asia Bibi n’a pas perdu l’espoir que l’erreur sera reconnue et qu’elle sera libérée.



Enfin ! Enfin, le malentendu sera dissipé. Enfin on sera convaincu qu’elle a toujours respecté Mahomet. Enfin on la libérera.

Asia Bibi attend avec impatience l’audience du tribunal en novembre 2010. Depuis 17 mois, elle est en prison, mais n’a encore jamais vu de juge. On lui a dit que 17 mois avaient déjà passé ; Asia Bibi ne s’oriente même plus dans le temps. Les jours et les nuits se ressemblent : il fait toujours nuit dans sa cellule. Ce ne sont que les bruits qui lui indiquent à peu près l’heure du jour : le claquement de portes signifie la relève de garde, un trousseau de clés cliquetant au rythme des pas et des roues grinçantes, cela signifie l’heure des repas ; un seau cliquetant signifie l’heure du travail. Elle ne sait plus ce qu’est un sommeil tranquille. La batte est trop dure, les vêtements humides.

Depuis 17 mois, elle n’a plus revu ses cinq enfants

« Ce soir, comme chaque soir, je crève de l’absence de mes enfants bien plus que de la prison. De ne pas les toucher, de ne pas les sentir. Je donnerais tout ce que je possède pour un instant avec eux, chez nous, tous les six blottis dans le lit familial.

Je ris en songeant aux interminables séances d’épouillage de l’hiver dernier, quand Isham, ma plus jeune fille, se cachait dans le panier à linge pour échapper au peigne fin.

Ashiq, mon mari, jura aux enfants qu’un pou nourri du cuir d’une petite fille pouvait, un jour, atteindre la taille d’un rat si on n’y prenait pas garde.

Un rat ? Un rat dans mes cheveux ? avait crié Isham en courant se réfugier sous ma tunique…

Dieu que j’ai aimé ces moments-là ? »

Hélas, c’était autrefois. Asia se souvient avec nostalgie de sa famille. Personne ne peut lui voler ses souvenirs. Et ils lui donnent de la force. Bientôt ce sera comme avant. Bientôt elle pourra à nouveau serrer ses enfants dans ses bras, embrasser son mari Ashiq. La cour prouvera son innocence.

Ashiq lui a rendu visite quelques jours avant l’audience du tribunal : il ne pourrait évidemment pas venir dans la salle du tribunal, sinon il serait lynché ; mais il l’attendrait dehors pour l’accueillir. Ashiq avec son grand sourire : « Oui, c’est bientôt terminé, et il en est plus que temps, parce que ça fait plus d’un an maintenant que tu es enfermée ici. C’est vraiment une bonne chose que ce procès ait enfin lieu. Avec les enfants, on a déjà prévu de te faire une fête à ton retour chez tes parents. »

Asia pleure de joie : enfin elle reverra sa famille ; enfin elle pourra quitter l’enfer de sa prison. Pour la première fois, elle se sépare d’Ashiq avec un cœur léger : bientôt ils seront unis pour toujours !

« Faut-il aussi que je paie pour me faire tuer ? »

Et le voici enfin, ce 8 novembre 2010 ardemment attendu. La consultation du tribunal à Nankana Sahib ne dure que cinq minutes, puis le juge Naveed Iqbal prononce la sentence : peine de mort par pendaison et amende de 300 000 roupies. Le verdict se noie dans les chants de victoire : « À la mort ! Allah akbar ! », crient les personnes présentes, satisfaites. Même trois mollahs sont venus au procès. Finalement, même les portes du palais de justice sont forcées et une foule euphorique occupe la salle : « Vengeance au saint Prophète, Allah est grand ! »

Asia pleure. Elle pleure toute seule. Sa famille n’est pas là, aucun avocat ne la défend. Même les policiers à ses côtés sont satisfaits de la sentence. « Alors je pleure seule, en mettant ma tête dans mes mains. Je n’arrive plus à supporter la vue de ces gens haineux, applaudissant la mise à mort d’une pauvre ouvrière agricole. »

Avant que la populace puisse attaquer Asia, les deux policiers quittent avec elle la salle du tribunal par la porte de derrière. Elle est à nouveau incarcérée dans sa cellule galeuse… et elle qui pensait ne plus jamais la revoir ! « La peine de mort par pendaison… quelle horreur ! pense Asia Bibi. Et comme si ça ne suffisait pas de me tuer, il faut aussi que je verse une amende de 300 000 roupies. […] Faut-il aussi que je paie pour me faire tuer ? »

Elle entend ses voisines sortir de leur cellule pour la promenade quotidienne. Asia ne se sent pas assez forte pour supporter le caquetage des autres femmes. Khalil, le gardien de prison, ouvre la porte : « C’est bien que tu paies enfin pour les monstruosités que tu as faites ! En attendant d’être suspendue à ta corde, bouge-toi, c’est l’heure de la promenade. » Asia répond avec une voix étouffée qu’elle préférerait ne pas sortir. Khalil lui donne un coup de pied qui la fait voler à travers toute la cellule. Rouge de colère, il crie : « Quoi ! Mais je ne te demande pas ton avis, espèce de vermine, bouge-toi ! » Les autres prisonnières la traitent comme la peste et la regardent avec mépris. Toutes le savent : Asia est condamnée à mort.

Le même soir, l’analphabète Asia écrit en pensée sa lettre d’adieu.

Adrian Hartmann


La lettre d’adieu

« Mon cher Ashiq, mes chers enfants,

C’est une grande épreuve que vous devez affronter. Ce matin, j’ai été condamnée à mort. […] Depuis que j’ai réintégré ma cellule et que je sais que je vais mourir, toutes mes pensées sont allées vers toi, mon Ashiq, et vers vous, mes enfants adorés. […] Toi, Imran, mon grand fils de dix-huit ans, je souhaite que tu te trouves une bonne épouse, que tu rendras heureuse comme ton père l’a fait avec moi. Toi, ma grande Nasima de vingt-deux ans, tu as déjà trouvé ton mari et une belle-famille accueillante ; donne à ton père des petits-enfants que tu élèveras dans la charité chrétienne comme nous l’avons toujours fait. Toi, ma douce Isha, tu as quinze ans, mais tu es née sans avoir toute ta tête. Avec papa, nous t’avons toujours considérée comme un cadeau de Dieu, tu es si bonne et si généreuse. […] Sidra, tu n’as que treize ans et je sais que, depuis que je suis en prison, c’est toi qui t’occupes des choses de la maison, c’est toi qui prends soin de ta grande sœur Isha qui a besoin d’être aidée. Je m’en veux de t’avoir infligé une vie d’adulte, toi qui es si jeune et qui devrais encore jouer à la poupée. Ma petite Isham, tu n’as que neuf ans et déjà tu vas perdre ta maman. […]

Mes enfants, ne perdez pas courage, ni la foi en Jésus-Christ. […] Mes filles, je voudrais que vous ayez la chance de trouver un bon mari comme votre père.

Ashiq, je t’ai aimée dès le premier jour, et les vingt-deux années que nous avons passées ensemble l’ont prouvé. Je n’ai jamais cessé de remercier le ciel de t’avoir rencontré. […]

Vous savez pourquoi je vais mourir et j’espère que vous n’allez pas m’en vouloir de partir si vite, parce que je suis innocente et que je n’ai rien fait de tout ce dont on m’accuse. Tu le sais, Ashiq, comme tu sais que je suis incapable de violence et de cruauté. Mais j’ai parfois une forte tête. […]

Je ne sais pas encore quand ils vont me pendre, mais soyez tranquilles, mes amours, j’irai la tête haute, sans peur, parce que je serai en compagnie de Notre Seigneur et de la Sainte Vierge Marie qui vont m’accueillir dans leurs bras. Mon bon mari, continue à élever nos enfants comme j’aurais voulu le faire avec toi.

Ashiq, mes enfants bien-aimés, je vais vous quitter pour toujours, mais je vous aimerai pour l’éternité. »


Personnes importantes

  • Asia Noreen Bibi : personne principale
  • Ashiq : son mari
  • Imran : fils de 18 ans
  • Nasima : fille de 22 ans, mariée
  • Isha : fille de 15 ans, handicapée mentalement
  • Sidra : fille de 13 ans, s’occupe de tout le ménage
  • Isham : fille de 9 ans
  • Khalil : gardien de prison cruel
  • Zénobia : gardienne de prison chrétienne, seule amie en prison
Veuillez donner votre avis sur cet article !

Le commentaire a été envoyé.

Le commentaire a été envoyé. Après avoir été vérifié par l'administrateur, il sera publié ici.